Une société littéraire aux mœurs secrètes, des livres contaminés par une étrange maladie, une grande figure de la littérature qui disparaît sans laisser de traces, une jeune femme aux « ovaires défaillants et aux lèvres bien dessinées », une ville envahie par des sculptures de trolls, de kobolds et de gobelins, voilà en quelques mots l’univers étrange et troublant de Lumikko.

Le premier roman de Pasi Ilmari Jääskeläinen, paru en 2006 en Finlande (en 2016 en France aux Éditions de l’Ogre), est une œuvre fascinante qui joue avec les genres littéraires utilisant les codes du roman policier, du thriller, du fantastique et l’imaginaire du conte, en les détournant pour mieux nous entrainer au cœur de l’histoire.

Dans la petite bourgade de Jäniksenselkä, bordée par une forêt aussi profonde qu’impénétrable, règne en maîtresse incontestée Laura Lumikko. Personnage mystérieux et inaccessible, elle imprègne toute la société de son aura de star de la littérature. Grande romancière pour la jeunesse, elle a écrit une série de livres pour enfants intitulée le Bourg-aux-Monstres qui trône dans chaque foyer de la ville et qui a connu un succès national et international.

Laura Lumikko a créé la Société littéraire de Jäniksenselkä. Choisissant neuf enfants qu’elle a jugé particulièrement doués pour l’écriture, elle en a fait neuf écrivains, chacun reconnu dans son domaine (policier, littérature jeunesse, science-fiction etc.). La vie de la ville est rythmée par les évènements de la Société littéraire, qui ne sera complète qu’à l’arrivée de son dixième membre.

Une curieuse narratrice

L’histoire nous est racontée par Ella Millana, professeur intérimaire de lettres, qui effectue une mission dans le lycée de Jäniksenselkä, ville de son enfance, et s’est installée pour l’occasion chez ses parents. Narratrice sympathique, pragmatique, observatrice mais aussi un brin rêveuse, elle est un peu décalée par rapport aux autres :

Parmi les personnages du Bourg-aux-Monstres, le préféré d’Ella a toujours été Boule-d’écorce, alors qu’en général les enfants le trouvent bizarre. Boule-d’écorce n’est décrit dans aucun des livres de façon exhaustive, mais il semble clair qu’il s’agit d’une sorte de petit arbre qui est contraint d’être toujours en mouvement, afin de ne s’enraciner nulle-part et de ne pas oublier le monde qui l’entoure.

Elle décide de consacrer sa thèse à la Société littéraire. Ses recherches la pousseront à découvrir une pratique étrange et fondamentale de la Société : le Jeu. A travers la narration d’Ella, ses interrogations, mais aussi son évolution, on plonge dans une œuvre qui s’apparente à un roman d’apprentissage.

C’est donc à travers les yeux d’Ella que le lecteur découvre l’univers de la petite ville de Jäniksenselkä, comparable (et de nombreuses fois comparée) à l’ambiance de Twin Peaks, la série culte de David Lynch.

lumikko de Pasi Ilmari JääskeläinenUn roman aux contours mouvants

En effet, il règne une atmosphère particulière dans Lumikko. L’ambiance est résolument tournée vers le folklore finlandais, avec les évocations des personnages du Bourg-aux-Monstres, les statues qui peuplent les jardins, les croyances populaires. Le fantastique semble omniprésent, tout en étant étrangement absent, ce qui provoque un doute permanent dans l’esprit du lecteur qui reste sur ses gardes, happé par l’histoire. Une inquiétude sourde plane sur l’ensemble du roman. L’impression que quelque chose cloche, sans pouvoir le nommer : l’Unheimlich (l’inquiétante étrangeté) cher à la littérature germanophone, est habilement distillé tout au long de l’histoire, provoquant un sentiment de tension grandissant, jusqu’à, par moment, un vrai sentiment de peur.

Habilement représentée par la maladie des livres, qui change de manière apparemment aléatoire et parfaitement incompréhensible les histoires de grands romans comme Crime et Châtiment (Ella tombe sur un exemplaire dans lequel Sonia tue Raskolnikov), cette étrangeté repousse les limites de ce qui est intelligible :

Elle disait qu’un écrivain doit savoir penser tout ce qui est pensable, même quand tout le monde s’attache à penser ce qui est probable ou possible.

Une réflexion sur l’inspiration et l’écriture

Au-delà de son aspect formel, du mélange des genres, de ses tensions et de l’envie qu’il provoque de saisir l’essence de l’histoire, Lumikko est surtout une très belle réflexion sur le rôle de l’écrivain et les mécanismes de la création.

La construction littéraire est là encore très habile puisque les différentes rencontres avec les personnalités de la Société qui tour à tour imprègnent le texte de leur ressenti permettent d’envisager comme chacun voit son rôle d’écrivain :

[…] Ella lui avait demandé après la conférence ce que ça faisait de voir un de ses textes publié quand on était écrivain. Seläntö lui avait souri gentiment et avait murmuré : « Eh bien tu vois, ensuite on comprend pourquoi les chiens bouffent leur vomi. »

Les différents points de vue narratifs permettent de créer un panel d’avis venant de personnalités très dissemblables et qui toutes voient l’inspiration comme une sorte de vampirisme. Ainsi, Ella découvre, au fur et à mesure de son enquête, les écrivains de la Société qui se nourrissent des autres, d’expériences et de confidences qui ne leur appartiennent pas, et les utilisent comme matière première de ses romans, qui sont des êtres à part :

Mais tout le monde sait bien que les gens normaux ne se mettent pas à pondre des romans. Les gens normaux font des métiers normaux. Toute cette saleté de littérature, avec son cortège d’excités et de flagorneurs, c’est rien d’autre que des cerveaux dérangés qui crachent de l’encre.

Parfois dévorés par leur besoin de reconnaissance, parfois prêts à tout pour trouver la matière première de leur prochain roman, les écrivains de la Société littéraire de Jäniksenselkä constituent un groupe fascinant, régit par des règles obscures qui se dévoilent au fur et à mesure de la lecture.

Lumikko est donc une œuvre terriblement efficace : les quelques quatre-cents pages sont dévorées à une vitesse folle, car le plaisir de la lecture est tel qu’il est très difficile de lâcher le roman. Le suspense est savamment maîtrisé, les personnages brossés avec finesse, et l’intrigue menée de main de maître.

Mais Lumikko est aussi une œuvre diablement intelligente, par les thèmes qu’elle aborde et sa capacité un brin machiavélique à décontenancer le lecteur en jouant avec subtilité sur le mélange des genres.

Une belle aventure littéraire qui fait la part belle à l’imagination et qui assurément, ne laissera pas indifférent.

Notons pour finir que Lumikko a reçu le prix Kuvastaja : grand prix de l’Imaginaire en Finlande.

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