Sous influence, indépendant, radical et passionnant, Vincent Besson est un photographe manipulateur d’objets et d’images unique. De son amour pour la musique à sa fascination pour l’œuvre de David Lynch, l’artiste aujourd’hui établi à Lyon, nourri un processus créatif et artistique voué à embrasser l’abstrait, ou comment brouiller les pistes pour laisser l’observateur comblé de solitude et d’incertitude. Samedi 15 octobre, Vincent Besson expose ses nouveaux travaux à Lançon-Provence dans l’atelier de Denis Nayrac. Rencontre en forme de retrouvailles avec un artiste tout à la fois discret et généreux.

Novembre 2010, le Rockstore de Montpellier recevait un groupe unique, The Warlocks, pour une nuit de musique hypnotique, saisissante pour ne pas ajouter foudroyante. A l’époque je traînais mes crampes H24 dans les rues adjacentes à la Comédie. Un whisky dans une main et un Moleskine dans l’autre. C’est comme ça que l’on s’est rencontré avec Vincent Besson, photographe, artiste, homme de passion et de talent. En levant les yeux pour fixer le miroir qui donnait de la profondeur au bar de l’enseigne montpelliéraine je croisais le regard de ce mec, installé peinardement lui aussi derrière un Jack Daniel’s ou bien un Marker’s Mark, je ne sais plus. Le combo rock californien nous avait fait l’effet d’une bombe intérieure. Les introspections aériennes sur fond de guitare fuzz trahissaient d’un vague à l’âme permanent qui donnait alors de la résonnance à ces semaines enchainées, passées et épuisées sans sommeil, les volets forcément clos.

Six années plus tard, retrouver dans ses bacs un album comme The Mirror Explodes est une expérience à la fois douloureuse et une délivrance. The Warlocks sont de ces rares énigmes que l’on aimerait résoudre sans pour autant y parvenir. Cette musique vous tape dans le cœur aussi vite que pourrait le faire je ne sais quelle dose de speed, tout en assurant à son tour des lendemains gris. Des heures flottantes au fond d’un lit qui ne serait pas forcément le votre. Un titre comme « Standing between the lovers of hell » peut tout autant vous faire perdre pied un jour pour vous ensevelir dans je ne sais quelle torpeur, puis vous libérer le sur lendemain, vous révélant une épiphanie. Les larmes s’installent sur votre visage, vos veines semblent tout à coup plus discrètes et alors vient le froid. Vous tremblez, putain.

Si je vous parle autant de la musique de The Warlocks, ce n’est pas seulement pour vous inciter à découvrir ce groupe virtuose mais plus pour introduire le travail de Vincent. En 2016 son œuvre photographique est justement à l’image du son proposé par le groupe américain. A la fois déstabilisante, sublime et témoin des réflexions qui bercent le quotidien de l’artiste. Ce week-end, invité à exposer et présenter son travail au sein même de l’atelier de Denis Nayrac du côté de Lançon-Provence dans les Bouches du Rhônes, Vincent Besson invite donc le public le temps d’un vernissage unique et incontournable pour qui aime perdre l’esprit face à l’image.

Parce qu’on ne change pas les bonnes habitudes c’est devant une bière que j’ai passé un coup de fil à Vincent, histoire qu’il nous en dise un peu plus.

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JPA : Salut Vincent, avant de parler de l’exposition et de son vernissage qui se tiendra le samedi 15 octobre, revenons un peu sur ton parcours. D’où es-tu parti ?

Vincent Besson : Je me suis très tôt retrouvé avec un appareil photo dans les mains. C’est, je pense, un point de départ intéressant. Est ensuite venu le temps de la réflexion, du travail surtout. Quelle état ma démarche ? Comment comprendre mon propre processus créatif ?

Influencé par la peinture abstraite plus que par la photographie en soi, je me suis assez vite penché sur des concepts de récupération et d’assemblage d’objets. Des déchets notamment. A ce moment là d’une façon que l’on pourrait nommer presque artisanale, j’ai assemblé des pièces. La superposition, le travail sur la matière même était ma façon, à mon tour, d’aborder l’art abstrait. En cristallisant ces clichés au noir et blanc, je me trouvais vraiment à la recherche d’une abstraction, d’une absence de discours identifié ou établi. Les univers offerts par ces premiers efforts photographiques reflétaient quelque chose d’étrange et parfois même d’angoissant. C’est une période où, artistiquement peut-être, mais individuellement surtout le ressenti du spectateur ou de l’observateur m’intriguait particulièrement. Il était alors important de perdre le temps d’un instant quelconque repère. Assimilés, confondus les objets étaient rendus à une forme d’oubli. D’un coup, des formes organiques semblaient prendre le pat sur des matières qui de base étaient « non vivantes ».

C’est à travers un travail de brouillage de piste et de confusion, toujours sous l’influence de l’art abstrait, qu’a réellement débuté ma réflexion en tant que photographe.

JPA : Les années s’écoulant, tu reviens désormais avec une nouvelle exposition où deux univers se confrontent et se répondent. Tu peux nous en révéler quelques secrets ?

V. B : C’est avant toute chose une exposition très personnelle. Elle m’a pris du temps, je voulais vraiment donner dans le concept, du moins organiser mon travail pour que tout cela ait véritablement un sens tout en préservant cette part de mystère, cette volonté d’échapper au discours.

L’exposition va se tenir en deux temps, ou plutôt en deux espaces. On pourra surement parler d’une exposition « hybride ». Une première partie accueillera des travaux sur des objets, toujours cette idée de superposition dont je parlais plus tôt. Avec différentes profondeurs, différents niveaux de lecture et d’observation, le but ici est clairement de laisser libre court à l’imagination de qui viendra s’arrêter devant la planche. Nous sommes ici dans l’abstraction la plus totale. Le contenu inanimé pourrait bien être une illustration d’un certain ressenti.

Cela mène alors vers le second pan de l’exposition, les nus. J’ai travaillé sur une certaine période avec un modèle féminin. Nous avons réfléchie ensemble, elle s’est investie dans les travaux, les idées que je souhaitais mettre en scène et manipuler. Ces nus sont embrassés par des éléments de flou, ce qui rend beaucoup de zones d’ombres. C’est à la fois sombre et mystérieux. Chacun y verra alors ce qu’il souhaite, même si j’aime l’idée d’y reconnaître un ange, ou l’incarnation d’une certaine innocence. A chacun ensuite de se forger sa propre idée, d’appréhender une compréhension intime de ces photographies volontairement manipulées et reconstruites. Mais c’est là la lecture que je propose.

Une autre réflexion me séduit, celle de voir le premier espace de l’exposition comme une forme de représentation graphique ou visuelle de ce que pourraient être les pensées torturées et intimes de cet ange que l’on retrouve ensuite dans la seconde partie. Dans tous les cas le mystère est présent, permanent, tout est suspendu. La volonté était tout d’abord de créer des images étranges pour déstabiliser. Les idées prévalent ici sur le contenu visuel même, tu vois. J’en appellerai à l’inconscient de chacun.

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JPA : Quelles ont été les grandes influences qui t’ont guidé ou du moins inspiré tout au long de ton processus créatif et de ton évolution personnelle en tant que photographe ? On s’était croisé au concert des Warlocks il y a quelques années, la musique a une influence par exemple ?

V. B : The Warlocks sont juste incroyables, c’était vraiment un concert génial ce soir là à Montpellier. Dans un autre genre, plus industriel je peux déjà citer Nine Inch Nails comme une de mes principales influences. Le travail de Trent Reznor dans la première partie de la carrière du groupe est juste phénoménal, tant musicalement avec ces nombreuses nappes sonores qui ont fait la caractéristique de leur musique. C’est d’ailleurs un point intéressant car mes travaux personnels de superpositions en photographie ont reçu une part d’influence à travers les sonorités de NIN. Mais aussi l’aspect visuel qui a toujours été particulièrement soigné, de manière parfois même très méticuleuse et perturbante.

Je pourrais bien sûr parler d’Aphex Twin, forcément. Cette façon qu’il a de proposer un art total et en constant décalage face au contemporain, c’est fascinant. J’aime cette radicalité. Idem pour Autechre, qui sont d’ailleurs comme Aphex Twin, sur Warp Records. Enfin, pourquoi ne pas évoquer Amon Tobin. Toute cette complexité musicale aux portes de la musique industrielle est passionnante.

Enfin et pour la part plus visuelle, à proprement parler je devrais m’arrêter sur un réalisateur qui me passionne depuis toujours, c’est sans surprise David Lynch. La façon qu’il a de ne jamais aider le spectateur dans le processus d’appropriation et de compréhension de ses œuvres est à la fois exemplaire et perturbante. Quand tu regardes Lost Highway, qui figure je pense aujourd’hui dans mon top five du cinéma, ou bien Mulholland Drive tu ressens bien que les pistes sont brouillées, que rien ne te permettra à aucun moment de t’engager dans le scénario ou la mise en scène du film. Mais là encore c’est plus l’idée que le contenu qui me séduit et m’influence.

Dans ce cas, et pour rester sur Lynch, visuellement Eraserhead est clairement l’œuvre qui m’influence et encore m’intrigue le plus. Nous sommes sur un noir et blanc granuleux, poisseux. Avec une ambiance industrielle très rigide, où l’être humain s’il en est ne semble pas du tout à l’aise. La création des personnages esthétiquement parlant relève d’une forme de folie peut-être. C’est majeur.

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JPA : Avant de te libérer, peux-tu nous parler de ta formation initiale ? Tu n’es pas tout à fait autodidacte il me semble ?

V. B : C’est marrant parce qu’après toutes ces années après notre rencontre à Montpellier, tu es maintenant de retour à Nice, je vis aujourd’hui entre Lyon et Lançon-Provence mais c’est à Nice, à l’Ecole Supérieure de Réalisation Audiovisuelle que j’ai débuté ma formation. Cela a duré trois années, trois années niçoises.

Après cet épisode d’études, je suis parti un temps aux Etats-Unis et notamment dans le sud au Texas pour tourner un court métrage. Cela ne s’est finalement pas vraiment concrétisé, faute de financement du côté de la boîte de production, quelque chose dans le genre. Mais au delà de cet échec, je me suis toutefois encore retrouvé avec des rush mais surtout beaucoup de photos, des prises de vues qu’il convenait d’avoir avant le tournage du court. Tout cela j’ai décidé de l’utiliser. J’ai attaqué une démarche de remanipulation de ces photographies, dans une dynamique toujours guidée par l’abstraction.

Puis une période m’a vu bosser dans une usine de sidérurgie où cette ambiance très industrielle encore une fois m’inspirait. J’y ai alors pris de nombreuses photos qui ont plus tard trouvé l’intérêt d’une galerie d’art photographique. C’est à ce moment là que j’ai concrètement posé mes premiers pas dans l’art.

JPA : Et bien merci Vincent, j’espère que cette nouvelle exposition sera un succès et si jamais tu dois revenir un de ces quatre sur Nice, passe un coup de fil !

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Crédit Photos : Vincent Besson 

 

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